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Il était une fois, Gaza

23 octobre 2026 – 8 janvier 2027 · Monument de la Renaissance africaine, Dakar
Avec la participation de 9 artistes plasticiens palestiniens · Commissariat : Pr Babacar Mbaye Diop

Note conceptuelle — Pr Babacar Mbaye Diop

Né en 1971 à Tambacounda, dans le Sud-Est du Sénégal, Ousmane Dia est un plasticien à la fois suisse et sénégalais. Sa formation, entamée à Dakar puis poursuivie à Genève, nourrit une œuvre pleinement ancrée dans l'art africain contemporain, marquée par une grande liberté de forme et une exigence critique affirmée. Création, enseignement et engagement culturel se conjuguent dans son parcours.

Son esthétique, épurée et directe, s'affranchit des étiquettes identitaires ou ethnographiques souvent accolées à l'art africain. Sans s'inscrire dans une filiation revendiquée avec l'histoire de l'art occidental, elle entre en résonance avec les grandes questions de notre temps : mondialisation, migrations, violences politiques, mémoires de la colonisation.

Avec Il était une fois, Gaza, l'artiste poursuit une démarche où l'art se fait prise de parole, geste de résistance et vecteur de transmission — une invitation faite au public à regarder, à se souvenir, à prendre position. Il s'agit d'une exposition résolument engagée, conçue comme un exercice de témoignage, de mémoire et de responsabilité face à l'histoire. Par des installations monumentales, des sculptures, des peintures et des dessins, Ousmane Dia se fait témoin de son temps et revendique la fonction éthique de l'art devant la violence du monde actuel.

Le point de départ de l'exposition est la situation dramatique que traverse Gaza en ce XXIe siècle, que l'artiste lit comme le prolongement extrême d'un long processus colonial, marqué par la destruction méthodique des vies, des territoires et des mémoires. En 2025, alors que l'on pouvait croire les leçons des grandes tragédies du XXe siècle — la Shoah, le génocide des Tutsis au Rwanda, parmi d'autres — définitivement tirées, Gaza révèle au contraire un effondrement moral à l'échelle mondiale, où le droit international, l'humanisme et la conscience collective semblent mis en suspens.

Le titre choisi détourne délibérément la formule consacrée du conte pour mieux faire ressortir l'absurdité tragique d'un récit qui n'appartient pas au passé mais se joue, aujourd'hui, sous nos yeux. Il pose la question de savoir s'il est seulement possible de raconter Gaza sans en faire une fable brutalement interrompue, un avenir qu'on aurait confisqué.

La question du territoire occupe une place centrale dans le projet — non pas seulement comme donnée géographique, mais comme lieu de vie, de mémoire et d'identité. Gaza, et plus largement la Palestine, y sont envisagées comme des réalités à la fois humaines et historiques, sans cesse exposées à la menace d'un effacement, symbolique autant que matériel.

Ousmane Dia se refuse à toute lecture purement abstraite ou géopolitique. Son travail ramène la Palestine à une matérialité sensible — la terre, les corps qui manquent, les objets du quotidien, les gestes ordinaires. Il rappelle que derrière les statistiques, les cartes et les discours diplomatiques, il y a des vies bien réelles, des générations entières privées de continuité.

Au-delà de la contribution d'Ousmane Dia, l'exposition s'ouvre également à un ensemble d'artistes palestiniens invités, dont les œuvres viennent enrichir et complexifier cette réflexion. Leur présence ne se limite pas à un rôle illustratif ou à un témoignage isolé : elle en constitue un axe essentiel, donnant la parole à des artistes dont le travail naît au plus près du vécu de la dépossession, de l'exil et de la persistance du vivant. Ils ne parlent pas de la Palestine de loin, depuis une position symbolique ou conceptuelle : ils parlent depuis Gaza, depuis la Palestine elle-même — depuis un territoire fragmenté, exposé à la violence et à l'effacement, mais porté aussi par une culture profondément attachée à la mémoire, au geste et à la transmission. Peinture, broderie, calligraphie, installation, photographie, dessin, archives : la diversité de leurs pratiques traduit une même exigence, celle de résister à l'effacement et de préserver la dignité humaine.

Chez Maha Aldaya, la broderie traditionnelle palestinienne se transforme en une cartographie intime du déplacement forcé : chaque point devient trace de mémoire d'un territoire morcelé, et l'art un geste de résistance face à ce qu'elle nomme le culturicide. Mohammed Al-Hawajri, lui, convoque l'humour grinçant, la satire et la métaphore pour pointer l'absurdité de la violence coloniale — sans jamais renoncer, par la couleur et l'ironie, à affirmer un attachement profond à la vie. Ahmad Dari puise dans la lettre arabe et la calligraphie contemporaine pour inscrire la Palestine dans une longue histoire de dialogue culturel, faisant de l'art un langage à la fois poétique, diplomatique et politique. Ayman Essa peint des figures féminines baignées de bleus silencieux, offrant des espaces de recueillement intérieur qui s'éloignent délibérément du spectaculaire de la guerre.

Raed Issa convertit la perte — maison détruite, atelier anéanti, déplacements successifs — en une pratique de survie, assemblant des matériaux de fortune pour préserver, au cœur du chaos, une mémoire humaine. Liza Madi s'attache aux espaces liminaires — ruines, seuils, fragments du foyer — où l'absence elle-même devient matière à l'œuvre, qui agit alors comme un lieu fragile de réparation symbolique. Chez Dina Mattar, la figure féminine palestinienne devient matrice de vie, de résistance et de transmission ; puisant dans la nature, la broderie traditionnelle et l'art islamique, son travail refuse de réduire Gaza à la seule image de la destruction et revendique un droit à la beauté, à l'espoir et à la continuité. May Murad développe une réflexion sur l'intériorité, la mémoire sensible et le temps suspendu de la vie palestinienne : ses œuvres donnent forme au silence, à l'attente, aux traces invisibles que laisse la violence. Taimaa Salama, enfin, construit une œuvre habitée par l'urgence, le témoignage et l'affirmation d'une subjectivité palestinienne contemporaine, où l'acte de créer devient à la fois geste de survie et manière d'être au monde.

Réunis, ces neuf artistes dessinent une géographie sensible et plurielle de la Palestine contemporaine. Leurs œuvres rappellent que Gaza et la Palestine ne se réduisent ni à des chiffres ni à des abstractions, mais désignent des lieux réellement habités. Par cette présence palestinienne, Il était une fois, Gaza affirme une vérité essentielle : l'art demeure l'un des derniers espaces où un peuple peut encore se dire, se tenir debout, refuser d'être effacé. Cette pluralité de voix fait écho à la démarche même d'Ousmane Dia, portée par cette même exigence de mémoire, de dignité et de refus de l'oubli.

Parmi les axes majeurs de l'exposition figure l'installation « Assise Palestinienne », qui réaffirme la légitimité historique et identitaire de la Palestine en restituant, symboliquement, sa terre d'origine. L'œuvre prend la forme d'une sculpture dont le contour reprend fidèlement la silhouette géographique de la Palestine, traduite en volume et épousant la courbure du globe. Ce geste de translation spatiale affirme la permanence d'un territoire malgré les bouleversements politiques, les frontières imposées et les tentatives répétées d'effacement : fractures, reliefs et irrégularités de surface donnent une forme sensible aux blessures de l'histoire, mais aussi à une capacité de résistance et de résilience.

Des sculptures verticales en acier, hautes d'un à trois mètres et construites en tubes carrés, ponctuent la surface de l'installation ; chacune est surmontée d'une chaise. Motif récurrent dans le travail d'Ousmane Dia, la chaise devient ici un symbole central, convoquant tout à la fois la présence humaine, l'hospitalité, l'attente, la résistance silencieuse — et le droit, fondamental, de s'asseoir, donc de vivre, sur sa propre terre. Sa palette chromatique — blanc, noir, rouge et vert — renvoie sans détour aux couleurs du drapeau palestinien, structurant l'espace de l'œuvre et convoquant une mémoire collective partagée, dans un langage visuel immédiatement identifiable et clairement affirmé sur le plan politique.

Autre pièce maîtresse, « À la mémoire des innocents » rassemble 365 sculptures conçues comme un dispositif à la fois temporel et mémoriel : chaque pièce correspond à un jour, soulignant la durée, la répétition, l'usure que produit la violence. Le nombre devient ainsi une unité de mesure du temps vécu sous la menace, mais aussi un mémorial éclaté où chaque sculpture vaut comme une présence silencieuse. Réalisée à partir de fin octobre dans l'atelier de l'artiste à Sandiara, près de Mbour, cette installation inscrit une dimension processuelle dans le projet : elle se construit dans la durée, à l'image même du conflit qu'elle interroge.

L'exposition s'inscrit aussi, très explicitement, dans une géographie politique africaine. Elle rappelle que ni le Sénégal ni, plus largement, le continent africain n'ont jamais été indifférents à la question palestinienne. En 1971 déjà, à l'initiative de l'Organisation de l'Unité africaine, Dakar avait été le point de départ d'une mission de médiation au Proche-Orient conduite par les présidents Léopold Sédar Senghor, Mobutu, Ahmadou Ahidjo et Yakubu Gowon. Cette tentative de réconciliation, restée sans lendemain concret, n'en témoigne pas moins d'un engagement historique du continent en faveur de la paix et de la reconnaissance du peuple palestinien. En rappelant cet épisode, l'exposition affirme que la solidarité avec la Palestine ne relève pas d'une posture conjoncturelle, mais d'une tradition politique, morale et culturelle solidement ancrée.

Il était une fois, Gaza n'est donc ni un simple constat neutre, ni une exposition thématique parmi d'autres : c'est une prise de position artistique, une interpellation lancée à la conscience collective. En faisant le choix de Dakar, le projet inscrit la Palestine dans une histoire mondiale des luttes, des solidarités et des résistances — et affirme que l'art peut encore, et doit encore, porter une parole face à l'injustice.

Pr Babacar Mbaye Diop

Professeur de Philosophie, FLSH-UCAD
Directeur de l'ISAC
Ancien Secrétaire Général de la Biennale de Dakar
Commissaire scientifique et artistique de l'exposition

Il était une fois à Gaza — sculpture monumentale en cours de réalisation

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